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« Les compétences du futur sont déjà inscrites dans le cerveau de l’homo Sapiens »

Soumis par AlexandraB le ven 26/11/2021 - 22:00

compétences

Depuis la fin du 20ème siècle, les besoins du monde du travail ont changé. Les révolutions industrielle et numérique ont successivement automatisé les tâches manuelles et intellectuelles les plus répétitives. De quoi laisser pantois des générations entières d’individus formés davantage à l’exécution qu’à la conception. Pourtant, pas d’inquiétude : depuis les débuts de l’Humanité, nos cerveaux sont câblés pour ces nouveaux métiers

Pour une entreprise, se préparer aux métiers de demain se résume souvent, au mieux à un plan d’avenir élaboré au doigt mouillé, au pire à une politique de l’autruche, et au pari du statu quo. Trop peu pour les entreprises occitanes : un groupe d’entreprises  partenaires de la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain a décidé de se saisir du sujet, à l’occasion d’ateliers collectifs de design thinking. Le 12 novembre, cinq d’entre elles se réunissaient à l’occasion d’une table ronde Longue-Vue organisée par la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain : l’occasion de faire le point, et de prendre de la hauteur.

 

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humaning
Dans sa dernière newsletter, Tech Trash moque la vision d’avenir du géant du biscuit Mondelez, « Remplacer le Marketing par l’Humaning », preuve que les RH du futur réservent encore de bien belles surprises.

 

 

Depuis 23 civilisations, les besoins humains n’ont pas changé

« On dit souvent que la société change, mais c’est faux : c‘est la place de l’homme dans celle-ci qui change  ». Pour ouvrir le bal de cette rencontre sur le futur des métiers, la Cité de l’Économie  a identifié un invité de choix. Chercheur en psychologie sociale, Jérémy Lamri est désormais directeur du pôle Recherche & Innovation de JobTeaser. « Mon travail de recherche m’a demandé dix ans d’errance sur le sujet, que je vais essayer de synthétiser en 20 minutes  ». 

Il développe ensuite le principe des cinq forces qui poussent l’humain à évoluer qui sont les mêmes depuis des centaines de milliers d’années : « Le premier besoin de l’humain, c’est celui d’accéder à de l’information » commence-t-il, rappelant que le point zéro de l’Histoire coïncide avec la date des premiers écrits. Il enchaîne ensuite avec notre second besoin : se connecter à d’autres individus : « depuis que l’humain a dépassé le stade de la famille, vers la tribu puis la cité, il a eu besoin d’accéder à d’autres humains, continue-t-il. Il l’a fait pour des raisons transactionnelles – accéder à des services qu’il ne pouvait pas produire lui-même – et pour des raisons biologiques – de bien-être social, lié à la sécrétion de la molécule d’ocytocine ». Troisième besoin historique : l’accélération des processus, ou comment supprimer les tâches parasites pour avoir le meilleur résultat avec le moindre effort. « Pour s’hydrater, on ne va plus chercher l’eau à la rivière, on ouvre le robinet  »  Le quatrième : la standardisation, indispensable à la communication interne et externe aux différentes populations. « Quel que soit le pays, les marches de nos escaliers sont toutes de la même hauteur, par convention ». Enfin, la reconnaissance individuelle, ce que le philosophe Georg Hegel appelait le besoin de « faire entendre » sa voix. 

 

egypte
L’invention de l’agriculture, ou comment l’humain cherche depuis toujours à optimiser les processus. Fresque de la tombe de Sennedjem illustrant l'agriculture dans l'Égypte antique, Wikimedia.

 

 

Vieilles demandes : nouvelles réponses

Si ces besoins n’ont pas changé, notre manière de les adresser, elle, a bien évolué. « Depuis les années 1970, les acteurs du numérique en particulier ont profondément bouleversé les codes de la performance  » observe Jérémy Lamri. Les télécoms d’abord, puis a fortiori un acteur comme Google, ont permis d’accéder à n’importe quelle information depuis n’importe où. Les réseaux sociaux, et plus particulièrement Facebook, ont amplifié les relations humaines au point d’en faire un business. Les acquis de la révolution industrielle, puis numérique, nous permettent de nous déplacer ou de commander n’importe quoi en quelques clics. La mondialisation a fait exploser la standardisation. Quant à la reconnaissance individuelle, les outils pour la combler se sont tellement multipliés que leur contrôle nous échappe parfois.

Autant d’évolutions qui se traduisent en changements concrets côté business et métiers.  « Le monde du jeu vidéo a changé avec une extraordinaire rapidité, rebondit le Directeur du Studio Ubisoft Montpellier, Guillaume Carmona.  Hier, on s’offrait un certain nombre d’heures de jeu pour une somme donnée. Aujourd’hui, l’évolution continue des business models du jeu vidéo – freemium, abonnement, etc. – change la perception que nous avons du divertissement ». Un constat qui ne se limite pas aux seuls secteurs technologiques « Je ne connais aucune entreprise qui ne soit pas à minima digitale aujourd’hui, renchérit Kim Trinh Trieu, Directeur Général Adjoint de HP France. Et si le numérique reste un outil et non un projet d’entreprise, des périodes de grand changement comme la crise sanitaire de 2020 ont contribué à donner un sens à des technologiques qui n’en avaient pas forcément hier  ». Une référence directe à l’une des expertises de l’entreprise – l’impression 3D – qui répond désormais aux enjeux du moment : produire au plus près de la demande et relocaliser la production au niveau du territoire.

 

Routinier versus non-routinier

Autant de bouleversements auxquels les travailleurs doivent s’adapter, sous peine d’être laissés sur le bas-côté. « Les projets de nos clients impliquent sans cesse de se former à de nouvelles technologies en un temps record, relève Olivier Alluis, CEO de l’éditeur de logiciels Rakuten Aquafadas. Cela demande une veille permanente pour se former et former les équipes ». Car la place grandissante du numérique apporte aussi son lot de nouveaux besoins en savoir-faire chez les entreprises. « Dans une société où les machines gèrent désormais mieux les tâches routières que les humains, la demande en compétences routinières a baissé de 30%, et celle en compétences non-routinière a augmenté de 40% » analyse Jérémy Lamri. Ce que la révolution industrielle avait engendré sur les cols bleus – un grand remplacement à l’origine de la révolte des luddites -, la révolution numérique le provoque sur les cols blancs : les tâches intellectuelles répétitives sont à leur tour automatisées. « L’école du XXème siècle ne nous a pas préparés à ça, ajoute-t-il. Elle a aligné les enfants en rang pendant des heures, car il fallait de la masse productive capable de travailler à la chaîne, mais aujourd’hui savoir exécuter ne suffit plus ».

 

« la plasticité du cerveau et sa capacité à apprendre est la même de 1 à 90 ans »
Jérémy Lamri

Autour de la table ronde – virtuelle – les réactions ne se font pas attendre. Laurent Da Dalto, qui développe des simulateurs dédiés à la formation aux métiers manuels au sein de sa société Mimbus, abonde : « c’est le côté pervers du système éducatif traditionnel qui oublie les compétences non-académiques et manuelles et mène ceux qui en ont vers l’échec  ». Dominique Brard, Directrice Générale de Talent Solutions, Manpower Group rebondit : « Notre système est très jacobin : le sachant parle et les apprenants écoutent. En entreprise, cela mène à des situations ubuesques où on demande encore à un professionnel de 57 ans ce qu’il a fait comme école ».

 

« Le XXème siècle est une aberration : au début de Sapiens, le quotidien de l’être humain était déjà de faire
preuve de créativité et d’adaptabilité pour survivre 
»
Jérémy Lamri

 

Notre propre progrès nous condamnerait-il à rester sur la touche ? « Dans ce contexte, on pourrait croire que l’humain – non préparé – est mal barré, répond Jérémy Lamri. Mais ce serait oublier que dans l’Histoire, le XXème siècle est une aberration : au début de Sapiens, le quotidien de l’être humain était déjà de faire preuve de créativité et d’adaptabilité pour survivre ». Car la spécificité de l’Homo Sapiens par rapport à d’autres espèces se situe dans son cerveau, et plus précisément à l’avant de celui-ci, dans le cortex pré-frontal, zone de gestion de l’information en temps réel, et d’identification des opportunités et des menaces. « Dès les débuts de l’Humanité, ce qui faisait la différence entre la vie et la mort était la capacité de l’humain à voir en un bout de bois le potentiel d’une arme, précise Jérémy Lamri. Pour chasser un mammouth, il fallait faire preuve de capacité créative, d’esprit critique et de facilité à coopérer  ».

 

De la théorie à la pratique

Aujourd’hui, plus besoin de faire preuve d’inventivité pour chasser le mammouth. Mais pour embrasser la transition climatique, relever les défis de l’automatisation et canaliser la place de nos activités au sein d’un monde en perpétuelle mutation, se montrer créatif est plus utile que jamais. Les entreprises – de plus en plus nombreuses à miser sur les compétences douces, les soft skills – l’ont bien compris. « Hier on mesurait le quotient intellectuel – son QI – d’un individu, aujourd’hui on mesure son quotient émotionnel – son QE – et demain il y a fort à parier qu’on mesurera son quotient d’agilité – son QA » observe Kim Trinh Trieu. Dominique Brard cite elle le fonctionnement de la piscine à l’École 42, qui choisit de recruter non pas celles et ceux qui ont le plus de compétences à un instant t mais celles et ceux capables d’en engranger de façon continue au fil du temps. Et ajoute : « chez Manpower, mon rôle ne consiste plus à garantir l’emploi à vie mais l’employabilité à vie  ». Cette agilité a même un nom, ou plutôt un anagramme : CCCC, soit les “4C” de Critical thinking, Creativity, Communication et Collaboration. « Ces quatre C désignent la capacité à faire des liens entre des concepts existants dans un contexte donné, la capacité à penser la bonne chose au bon moment, la capacité d’échanger avec autrui et de se faire comprendre de lui, et enfin la capacité à trouver sa place au sein d’un groupe  » résume Jérémy Lamri. 

Comment traduire cette agilité dans le monde de la formation et du travail ? En théorie, les outils sont déjà là. Côté formation, la classification fournie par l’OCDE pointe déjà depuis 2008 les 4C comme « les compétences clés du XXIème siècle  ». Depuis 2005, la loi Borloo sur la Gestion Prévisionnelle des Emplois et des Compétences (GPEC) impose également à toute entreprise de plus de 300 salariés d’anticiper l’avenir de ses ressources humaines. « Le législateur a senti la nécessité de négocier l’avenir tous les trois ans pour éviter les accoups sur l’emploi et prévoir les bonnes compétences au bon moment et au bon endroit, synthétise Dominique Brard. Mais cela va rarement plus loin que la négociation d’un accord ». Le dispositif de Prêt de main d’œuvre permet également à toute entreprise rencontrant une baisse d’activité de faire preuve d’agilité en prêtant un ou plusieurs salariés à une entreprise en manque de main d’œuvre. « Cela pourrait servir en temps de crise, ajoute Dominique Brard,  mais dans les faits cela ne marche pas car les statuts sociaux ne sont pas assez mobiles, et les conventions collectives trop différentes d’un secteur à un autre  ». Bref, pour trouver comment inviter la créativité dans le monde du travail… il va falloir se montrer créatif.

 

 

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