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« Il faut se demander comment transformer ce moment de profonde destruction en une phase de création »

Soumis par AlexandraB le ven 26/11/2021 - 20:17

 

résilience

La Première Guerre mondiale et les années folles, la Grande Dépression et la Belle Époque, la Seconde Guerre mondiale et les 30 Glorieuses … dans l’Histoire, les exemples de crises qui ont fait éclore de nouveaux modèles de société ne manquent pas. La pandémie de covid-19 peut-elle à son tour devenir un big bang créateur de nouveaux écosystèmes, et si oui, à quelles conditions ?

 

C’est sur cette grande question que s’est ouvert le cycle de rencontres "Longue-Vue” de la Cité de l’Economie et des Métiers de Demain, créée par la Région Occitanie/Pyrénées-Méditerranée,  et ouverte en septembre dernier à Montpellier. Autour de la table ce jour-là : un spécialiste de l’évolution, un expert en politique technologique, deux actrices du développement des territoires et deux dirigeants d’entreprise – dont un mobilisé dans la production d’un test salivaire de détection du covid-19 – le tout sous l’œil averti du sociologue et philosophe Edgar Morin, invité d’honneur de cette “Longue vue”, sobrement intitulée : “Et demain ?”. 

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« Tout ce qui ne se régénère pas, dégénère »

 

La crise : accident ou opportunité ?

L’idée de percevoir une crise mondiale comme une opportunité pourrait paraître, au mieux curieux, au pire lugubre. Pourtant, en Chine, le concept de « crise » se dit « wei ji », juxtaposition de wei, la “catastrophe” et ji, la “chance ». Le terme traduit donc moins l’idée d’un accident subi que d’un « point de basculement », dont on pourrait tirer parti. Du haut de ses 99 printemps, Edgar Morin a vu passer toutes les crises du XXème et XXIème siècle. Fidèle au mantra selon lequel  « tout ce qui ne se régénère pas, dégénère », Edgar Morin militait dès 1976 dans Pour une crisologie, pour redonner de l’épaisseur au terme “crise” – venu de Krisis, la décision – depuis davantage synonyme d’indécision. Sa sagesse dissimulant à peine sa passion et sa révolte, ce docteur honoris causa de trente-quatre universités témoigne : « dans les sociétés, c’est en période de crise que se réveillent ces forces qui sont capables de créer le nouveau  ».  

 

paris match
Paris Match, l’hebdomadaire d’une génération né dans les années fastes d’après guerre, avec les débuts de la société de consommation et du Star System

 

Dans les entreprises, la crise de 2020 a justement été l’occasion d’une sérieuse remise en question : «  L’épidémie a ralenti des développements et en a accéléré d’autres, explique Marie-Anne Péchinot, Directrice de la direction robotique de l’entreprise de medtech américaine Zimmer Biomet. Pour restaurer le lien entre patients et médecins, brisé par l’épidémie, nous nous sommes concentrés sur l’accompagnement des patients en préopératoire et postopératoire  ». Chez Vogo, startup spécialisée dans la diffusion numérique dans les enceintes sportives, un mariage ponctuel mais fertile avec le Sys2diag (unité du CNRS spécialisée dans la Modélisation et Ingénierie des Systèmes Complexes Biologiques pour le Diagnostic) a même abouti à la naissance d’un test salivaire de détection du covid-19, alors en attente d’autorisation sur le sol français. « Quand nous sommes entrés en contact avec le CNRS sur ce projet, ça a tout chamboulé chez nous, témoigne le fondateur de Vogo Christophe Carniel. Le projet a motivé les équipes comme jamais, la R&D s’est transformée, et nous avons opéré un transfert de technologie en trois mois au lieu de trois ans  ». 

 

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Cycle de Kondratiev simplifié © Rursus, Wikimedia Commons

 

« Nous vivons dans un monde qui change extrêmement vite, un monde schumpeterien  », reprend Pascal Picq avec son habituelle hauteur de vue. Schumpeterien ? Selon l’économiste Joseph Schumpeter, dont on n’a sans doute jamais autant invoqué les concepts, l’économie fluctuerait au rythme du progrès technique, et provoquerait des vagues de « destruction créatrice » dans lesquelles une activité économique en chasserait une autre. Mieux : la croissance se nourrirait même de ces grands bouleversements et innovations de rupture.

« Plus notre modèle rencontre du succès, et plus il modifie l’environnement : il faut donc envisager les conséquences de ces modifications »
 

Une rupture si brutale qu’une épidémie mondiale peut-elle pour autant devenir moteur d’un progrès de société ? « La question est de savoir comment nous pouvons utiliser ce moment de profonde destruction provoqué par la pandémie pour en faire une phase de création », rebondit Alec Ross, ex-conseiller auprès d’Hillary Clinton sous l’administration de Barack Obama, pour les questions d’innovation, premier à ouvrir le bal de l’après-midi : « La crise a déjà accéléré l’innovation dans le champ de la data : les progrès en intelligence artificielle sont tels que ce qui devait arriver en cinq ans arrivera plus probablement dans les deux prochaines années »

 

La création, mère de destruction ?

Reste que la création, qui plus est technologique, apporte aussi son lot de destruction. De secteurs économiques, d’abord : «  Le smartphone est un acte de création fondateur de notre époque, étaye Alec Ross en brandissant le sien, et pourtant il a tout détruit sur son passage : les plans papiers, les lecteurs audio, les appareils photo, les envois postaux, etc. ». Mais pas que : « Les lieux les personnes et les sociétés sont aussi endommagées, voire détruites, si elles ne prennent pas part au futur et sont laissés à la traîne », poursuit Alec Ross avec gravité. 

Originaire de Virginie Occidentale – une région très pauvre dans les montagnes au sud des États-Unis – l’auteur de Industries of the future (2016) a expérimenté les ravages de la mondialisation de (très) près. Dans cette région pauvre, l’extinction de l’industrie minière locale -  remplacée par des centres de production à plus faible coût – a réduit le nombre d’habitants de 2,1 à 1,7 millions. L’économie a été détruite, la consommation de drogues est montée en flèche, et le territoire est devenu le cœur du populisme et du racisme. « Là d’où je viens, les populations n’ont pas réussi à s’adapter au pivot de l’économie industrielle vers l’économie de l’information  ». Pour le technophile Alec Ross, le changement technologique est inévitable – voire souhaitable – charge à nous, humains, de le façonner et normer.

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Depuis les débuts de l’innovation informatique et numérique, la courbe de la productivité ne suit plus celle des taux de profits. © Matt Mesh, Unsplash

 

Ce phénomène a même son petit nom : le paradoxe de Solow. Dans les années 1970 à 1990, l’économiste américain Robert Solow fonde une théorie – le modèle de Solow – selon laquelle le progrès technique assure croissance et prospérité à long terme. À l’époque, les courbes de la productivité, du revenu médian des ménages et de la richesse globale sont alors complètement confondues. Mais depuis l’irruption des ordinateurs, le progrès technique ne se répercute plus en hausse de la productivité : c’est le paradoxe du modèle. « Avec l’arrivée des années 1990–2000 et le boum de la micro-informatique, les courbes se dissocient, décrypte Pascal Picq. C’est ce qu’on appelle le grand découplage, avec une augmentation instantanée des inégalités  ». 

Par opposition avec sa région natale, Alec Ross cite d’autres villes qui ont su tirer parti des mutations technologiques en cours : Singapour, « une jungle exotique devenue une ville du futur avec des niveaux de vie très élevés », ou encore Milan, « une vieille ville industrielle métamorphosée en région économique fondée sur la connaissance  ».

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Dans Gran Torino, Clint Eastwood incarne Walt Kowalski, l’observateur impuissant de la mutation de la classe moyenne.​​​​​​

 

« La mondialisation malheureuse »

Faudrait-il se fondre dans la mondialisation pour mieux la supporter ? En 1993, l’économiste et essayiste Alain Minc défendait cette idée dans La mondialisation heureuse, qui donnera naissance à l’expression consacrée. Un constat auquel Pascal Picq goûte assez peu : « Il faut sérieusement se poser la question du coût de la mondialisation dite “heureuse”, recadre-t-il. Plus notre modèle rencontre du “succès”, et plus il modifie l’environnement : il faut donc envisager les conséquences de ces modifications  ». Si la mondialisation a permis de sortir un milliard de personnes de la pauvreté et d’atteindre le taux le plus faible d’homicides jamais connu, la crise de covid-19 a pourtant révélé des travers profonds qui ne permettent plus de douter de son dark side. « L’épidémie, c’est la sélection naturelle dans sa version la plus sévère, martèle Pascal Picq. Elle a frappé les groupes d’individus les plus faibles : les personnes âgées, obèses, mais aussi les sociétés les plus fragiles  ». Dans Changer de voie (2020), Edgar Morin va plus loin : « La pandémie mondiale a créé une crise violente de la mondialisation. On peut se demander aussi si la mondialisation n’a pas contribué à la crise violente de la pandémie ».
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Évolution de la part du revenu des 10 % les plus riches dans le revenu total aux États-Unis. Théorie des inégalités, Thomas Piketty.

 

 

L’épidémie de covid-19 aurait-elle tout simplement levé le voile sur une crise latente ? « La pandémie marque la fin de l’ignorance », confirme Marie-Anne Péchinot. « Nous étions dans une bulle expansionniste avec une croissance d’exploitation folle, et la crise nous a invité à faire preuve d’humilité ». D’ailleurs, tous les facteurs de risque – échanges globalisés, zones urbaines denses, non-respect de la biodiversité, systèmes de santé affaiblis – étaient présents avant que l’épidémie n’éclate. Dès 2015, Bill Gates mettait en garde, lors d’une conférence TED désormais culte : « La prochaine épidémie ? Nous ne sommes pas prêts ». La Harvard Business School, de son côté, alertait de même sur les limites – et les risques – de la mondialisation. Autant de mises en garde auxquelles le monde économique est resté sourd. « En 50 à 60 ans, la population mondiale a été multipliée par 3, et notre empreinte écologique globale par 300, précise Pascal Picq. Quand va-t-on comprendre que ce qui a fait notre succès par le passé ne va pas suffire dans le monde de demain ? Nous avons tendance à croire que ce qui nous arrive vient toujours d’un facteur exogène. La crise nous rappelle qu’au contraire : l’homme joue un rôle décisif dans l’évolution  ». Et que la crise n’est rien d’autre qu’un retour à l’envoyeur.

 

Écosystèmes en voie d’apparition

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Singapour en 1952 (en haut) puis en 2013 (en bas) © G.bertschinger & Marc Smith

 

 

Comment s’adapter au monde sans subir les tourments de la mondialisation ? Faut-il appuyer sur RESET et tout recommencer ? « S’adapter, ce n’est pas faire table rase du passé, rectifie Pascal Picq, c’est réunir des compétences et reconstruire des choses nouvelles avec des innovations  ». Pour les réunir, il faut alimenter les écosystèmes. Dans son rapport 2019, le Forum Économique Mondial énonçait ainsi les enjeux du moment : « Qu’ont en commun la Silicon Valley, Helsinki, Dubaï, Shenzhen, Bengaluru et Singapour ? Ce sont des écosystèmes d’innovation performants [qui prospèrent grâce] à des partenariats fructueux (…) et qui attirent les entreprises innovantes pour façonner l’avenir  ». 

Alors que la mondialisation consiste à externaliser les coûts de production là où la main d’œuvre est bon marché, le futur se jouera sur notre capacité à relocaliser les productions à l’échelle des régions. « Il faudra accepter de dépasser les contraintes structurelles et d’aller à l’encontre de la logique française de filières, dix fois plus développée dans l’Hexagone qu’en Allemagne », prévoit Pascal Picq.

Dans la région Occitanie, mère de la Cité de l’économie et des métiers de demain, qui héberge la conférence, même constat : « Notre région a prouvé qu’elle pouvait être ambidextre, explique Marie-Thérèse Mercier, conseillère régionale & Vice-présidente de l’Agence de développement économique. Nous sommes à la fois dans les solutions concrètes à court terme – nous avons accompagné 30 000 entreprises pendant l’épidémie – et dans l’anticipation sur des sujets de structuration et de relocalisation d’industries à long terme  ». D’ailleurs, la Cité a été amorcée il y a 18 mois, soit bien avant l’épidémie, pour créer des écosystèmes pluridisciplinaires avec chercheurs, entreprises et citoyens. Un projet plus que bienvenue aujourd’hui. « Il y a, malgré tout, pour les entreprises, une vraie nécessité à voir loin, analyse la directrice de la Cité, Raphaelle Lamoureux. C’est la raison pour laquelle nous fédérons ici des nouveaux métiers et nouveaux modèles d’entreprises – ouvertes, durables -, aux côtés de spécialistes de la prospective technologique, d’experts des nouveaux modèles de production, de consommation et de travail. Il nous faut, plus que jamais, apprendre à apprendre ». 

Pour que notre société avance dans le bon sens, le mieux reste de suivre les sages leçons de l’Histoire de l’évolution. « Au temps des dinosaures, chacun évoluait de son côté, raconte le paléoanthropologue. Mais dès l’ère tertiaire (65 millions d’années avant notre ère, ndlr), le climat se réchauffe et la coévolution s’installe : en butinant pollen et nectar, les insectes rendent un service gratuit à l’écosystème en créant les fruits, lesquels sont mangés par les singes, qui répandent à leur tour les noyaux, comme des jardiniers inconscients de la forêt. En menant sa vie, chaque groupe rend service aux autres, et l’interdépendance rend tout le monde indispensable »

Morale de cette fable de l’évolution : « Aujourd’hui, nous en sommes toujours là,  il faut considérer que lorsqu’un acteur est affaibli, c’est tout l’écosystème qui est en difficulté  ». Avec l’épidémie de covid-19, nombreux sont d’ailleurs les acteurs économiques qui ont pris conscience de leur place dans l’écosystème. Et lorsque la startup sportech Vogo se met au service de l’intérêt général, le retour sur investissement – non anticipé – est immédiat. « Nous avons aussi compris que ce test salivaire nous permettait d’être acteur dans notre propre industrie du sport, secteur où les sports collectifs sont très touchés par l’épidémie ». Au niveau global, les chiffres pointent dans le même sens. Dès les années 2008–2009, la charte des métiers de demain publiée sous l’administration Obama annonçait que 900 000 emplois seraient créés dans les 10 ans dans le domaine de l’écologie. En 2018, une étude de la Harvard Business School prouvait qu’en généralisant les politiques RSE existantes, le gain de PIB mondial serait de 140 milliards de dollars par an d’ici 2025, à travers la création de 380 millions d’emplois.

Dans le public de la conférence ce jour-là, au signal du mot “PIB”, une main se lève vivement : « Pourquoi s’acharne-t-on à parler de PIB quand on vient de voir les dramatiques faiblesses du modèle capitaliste et de son obstination à ne voir le monde qu’à travers le prisme financier ?  ». De quoi rassurer Edgar Morin : il peut conclure l’esprit tranquille, son message est bien passé. Pour ce bientôt-centenaire, que l’âge ne prive pas de formuler de grands souhaits d’avenir, la crise de 2020 est « une leçon sur nos existences ». La question n’est plus de savoir « comment on va  » mais « comment on vit  », à l’ère de l’anthropocène. Et d’éviter de répéter l’erreur des « catastrophes nucléaires de Tchernobyl ou de Fukushima » qui « secouent quelque temps une opinion (…) droguée par l’immédiat » avant que celle-ci ne se « rendor[me]  ». Alors au réveil, citoyens !

 

 

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