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L’économie de demain sera symbiotique

Soumis par AlexandraB le ven 29/10/2021 - 12:34

 

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Unis par les liens sacrés de la Vie depuis 2,5 millions d’années, l’humain et la nature ne filent pas toujours un mariage heureux. Notre tort : se croire propriétaire de notre environnement, quand nous ne sommes qu’un vivant parmi les vivants. Mais les exemples de symbioses - c’est-à-dire de vie (sýn) ensemble (bíos) - entre l’humain et la nature se multiplient. Décryptage à l’occasion de la dernière rencontre Longue-vue organisée par la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain.

Une table-ronde peut-elle être symbiotique ? Le 7 avril dernier, on avait envie de répondre oui. Rassemblant autour d’une même table - virtuelle - l’artiste engagé Olivier Darné, l’auteur-réalisateur militant Cyril Dion, l’ingénieure et autrice environnementaliste Isabelle Delannoy et le directeur artistique Vincent Cavaroc, la rencontre avait tout de l’« association durable et réciproquement profitable entre plusieurs organismes vivants ». Racontant tour à tour leurs histoires préférées du réalignement entre Humain et Nature, Olivier, Cyril, Isabelle et Vincent construisent un récit global dans lequel l’homme redevient un maillon nécessaire du fonctionnement des écosystèmes. 

 

voir le replay de ces interventions

 

Dans “écologie”, il y a “vivant”

En 2015, Cyril Dion et Mélanie Laurent avaient fait sensation avec “Demain, un tournage-enquête réalisé dans dix pays pour comprendre la catastrophe naturelle en cours, réalisé suite à l’annonce d’une vingtaine de scientifiques dans la revue Nature qu’une partie de l’Humanité pourrait s’éteindre d’ici 2100. Six ans plus tard, Cyril Dion s’apprête à remettre le couvert avec un nouveau film : Animal. « Avec demain, nous voulions sortir d’une forme de sidération qui conduisait à regarder destruction, pour proposer un autre récit et un autre horizon, rappelle Cyril Dion. Avec Animal, nous allons à l’étape suivante : celle du vivant. La question écologique est trop souvent cantonnée à la question climatique, ce qui la rend très technique et qui la réduit à des somme de calculs réalisés dans des tableaux Excel ». Convaincu par l’idée de Baptiste Morizot selon laquelle « le vivant nous a fait, et pas l’inverse », Cyril Dion présentera donc à la rentrée prochaine le travail de longs mois d’enquête sur ces situations où l’humain et la nature retrouvent un état de “symbiose”. Car après tout, en biologie, le terme « écologie » désigne avant tout l'interaction entre des organismes vivants et leur milieu de vie. « Si l’on admet que les autres espèces sont elles aussi des habitantes de plein droit, nous devons alors partager l’espace avec eux, or ce n’est absolument pas ce que nous faisons actuellement. Nous devons désormais construire des relations diplomatiques, des égards à ajuster avec le reste du vivant. D’ailleurs, notre paysage n’existerait pas sans les animaux qui l’occupent. Si les humains disparaissaient, les fourmis ne s’en rendraient pas compte ; par contre, l’inverse est faux ».

L’homme, un vivant parmi les vivants

Parmi les nombreuses histoires de symbiose que raconte Animal, Cyril Dion revient sur celle des pumas vivant dans le cœur ultra-urbanisé de la Silicon Valley. Depuis quelques années, les pumas ont fait leur retour dans l’environnement, retrouvant leur chemin grâce à des couloirs dédiés qui leur permettent de cohabiter avec les 7 millions d’habitants de la Bay Area. « On a découvert que la présence de ces prédateurs avait un impact considérable sur les paysages » raconte Cyril Dion, parti sur place dans la réserve naturelle qui jouxte l’Université de Stanford, à l’occasion du tournage de son film Animal. À Yellowstone, où les loups ont été réintroduits, même constat pour le réalisateur : la stimulation de la cascade trophique, c’est-à-dire les interactions prédateur-proie, a des conséquences considérables sur les écosystèmes.
symbiose

Carte des observations de puma et lynx roux — Bay Area Puma Project

« La présence de ces prédateurs fait diminuer la population des cervidés, ce qui permet aux arbres - moins mangés - de se régénérer, mais aussi aux petits prédateurs - chats forestiers, lynx, renards - de s’alimenter des carcasses. Les renards étant aussi des frugivores, ils participent à disséminer des graines, ce qui encourage le retour d’une diversité végétale, et donc l’absorption de carbone par les arbres »
Cyril Dion. 

En termes de symbiose, des projets plus locaux existent. À la fin des années 90, Olivier Darné, proclamé « art-griculteur » a décidé de poser une ruche sur un trottoir de Paris, autant pour produire du miel que pour faire germer un nouveau point de vue sur la question écologique. « On peut dire que c’est un miel de pays, un AOC du territoire, explique-t-il. Une ruche est un écosystème, qui est lui-même en lien avec les autres écosystèmes. Le miel, ce butin du ciel, est ainsi un indicateur de la richesse du territoire où il est produit ». Filant le projet, il crée ensuite des chambres de pollinisation XXL dans lesquelles il invite les passants. « Enfermer un humain dans une ruche et le positionner à 60 cm de 80 000 abeilles lui permet de passer de la peur à la curiosité, et de reconstruire une relation essentielle au spectacle de la nature ».

Attaché à utiliser l’univers des abeilles pour mieux parler des dérives du monde humain, et persuadé que “time is honey”, Olivier Darné a également installé à l’occasion de la COP21 un bureau de change(ment climatique) pour une banque alternative : la Banque du Miel. « L’abeille est à la croisée de la crise économique et de la crise écologique : le miel est donc autant un butin qu’un butinage », sourit Olivier Darné. Il imagine donc un “compte-épargne abeille” (un compte qui épargne les abeilles) dans lequel les particuliers peuvent investir leur épargne monétaire en argent d’abeille, le miel. « À une époque où les banques n’épargnent personne, la Banque du Miel propose d’investir dans un service public de pollinisation et de produire ainsi de la richesse et du collectif plutôt que de l’argent et de la solitude ». 
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Un butineur urbain installé à Epinay sur Seine par le Parti poétique en 2014

 

Restaurer les écosystèmes naturels

Mais la dynamique symbiotique ne se contente pas de rétablir les connexions entre l’humain et le reste du vivant : elle tire aussi parti du meilleur de ce que la Nature peut offrir, pour le mettre au service de tous.

Pour illustrer cette idée, l’environnementaliste et spécialiste de l’économie symbiotique Isabelle Delannoy prend l’exemple des « jardins de pluie », un système alternatif de gestion des eaux de ruissellement urbain. Plutôt que de créer des égouts, l’eau de pluie est redirigée vers le sous-sol naturellement riche en nappes phréatiques. Plutôt que de multiplier les réseaux de tuyaux, des fossés, des chaussées réservoirs et des puits d’infiltration organisent la circulation de l’eau. « Grâce aux jardins de pluie, on recharge les nappes en respectant leur cycle », explique Isabelle Delannoy au sujet de ces infrastructures vertes. « C’est un dispositif qui permet de lutter contre les îlots de chaleur, mais aussi d’influencer les comportements de mobilité en faveur de la marche et du vélo ». Depuis 2021, la Région Occitanie, les agences de l’eau et l’Office international de l’Eau (OiEau) sensibilisent à ces bonnes pratiques. Le territoire s’inscrit ainsi dans la lignée des initiatives de “rain garden” portées dès les années 70-90 par certaines villes américaines, où les effets positifs à long terme sont désormais bien visibles. C’est le cas de Portland, où malgré une forte hausse de la population, les émissions de gaz à effet de serre ont baissé de 21% et la consommation de carburant par habitant de 30%.
jardin de pluie
Un jardin de pluie à New York — Wikimedia Commons, DASonnenfeld

 

 
Tirer le meilleur parti du fonctionnement des systèmes vivants, c’est aussi ce qu’a fait Olivier Darné en transformant une monoculture géante de la région parisienne en espace de permaculture et de culture au sens large. « Au 19ème siècle, 130 maraîchers occupaient la Plaine des vertus en Seine Saint-Denis ; ils n’étaient plus que 30 dans les années 1970, et en 2016 il n’en restait plus qu’un, René, à la tête d’une monoculture géante, un vrai parking à salades », résume Olivier Darné. Au départ de René, Olivier et le collectif artistique Le Parti Poétique transforment la monoculture en un lieu d’expérimentation et de culture à ciel ouvert, baptisé Zone Sensible. Aujourd’hui, c’est une ferme urbaine de « nourriture, culture et nature », gratuite et ouverte à tous, où l’on peut se former aux joies du maraîchage. Un lieu à nouveau fertile, en somme.
jardin
De la monoculture à la culture au sens large, à Zone Sensible

 

 

L’homme, orchestrateur des symbioses

La force du concept de symbiose, c’est qu’elle n’oppose pas l’humain et son environnement. Dans chacun de ces projets où la Nature reprend ses droits, l’Humain ne s’efface pas, au contraire : il joue un rôle clé. « La Nature sait faire des choses mieux que l’Humain, mais l’Humain sait organiser ces choses, explique Isabelle Delannoy. Nous savons rapprocher des plantes qui auraient mis un temps infini à se rencontrer, créer des zones humides là où elles n’arriveraient jamais seules, etc. ».  
 

Pas besoin de traverser l’Atlantique pour observer la manière dont l’humain peut orchestrer les équilibres symbiotiques naturels. Il suffit de regarder ce qui se passe à la Ferme du Bec Hellouin, en Normandie, où l’on concilie production agricole et réensauvagement. « La ferme crée des niches écologiques grâce à des cultures qui associent plus de 300 variétés de légumes, fleurs, plantes, arbres, explique Cyril Dion. Cela permet non seulement d’avoir plus de 30 espèces qui y nichent et plus de 45 espèces qui la visitent régulièrement, mais aussi de profiter d’une vie microbiologique qui créé du vivant 10 fois plus vite qu’à l’état naturel et qui stocke 10% de carbone en plus chaque année ». De quoi contribuer à inverser la tendance française, où 30% des oiseaux des champs ont disparu ces 15 dernières années. « C’est là que l’humain prend tout son sens, conclut-il. L’humain peut non seulement arrêter de détruire les écosystèmes, mais a surtout le pouvoir de jouer un rôle particulier en les optimisant »
© La Ferme du Bec Hellouin
© La Ferme du Bec Hellouin

 

 

L’économie symbiotique

Ce rôle de chef d’orchestre de l’environnement, ce devrait être celui de l’économiste. Après tout, la racine du mot économie - oikonomia en grec ancien - signifie littéralement “l’administration de notre maison commune”. Mais en 2021, notre économie montre tant de limites qu’elle doit être réinventée. « Pour assurer son rôle de catalyseur, l’Humain doit créer une économie symbiotique, basée sur la diversité et interactions pour produire une force régénératrice », résume Isabelle Delannoy, qui a dédié un livre au concept d’économie symbiotique.

Aux participants et spectateurs de la table-ronde, elle propose la lecture d’une lettre venue du futur de l’Occitanie, 15 ans après aujourd’hui : « La Région Occitanie a entamé un nouveau développement après la grande pandémie. Elle a déployé le modèle de la ville du quart d’heure, rendant pour les citoyens chaque service accessible à moins de 15 minutes à pied. Bureau et habitat sont désormais mixés, et des friches ont été réhabilitées pour accueillir les ateliers des artisans aux côtés de nouveaux logements et commerce, le tout entouré de jardins. D’ailleurs, on a tout verdi. Des jardins de pluie infiltrent l’eau pour éviter de redimensionner les égouts, et rechargent les nappes phréatiques tout en conservant son cycle. Des roseaux, de la menthe aquatique et des nénuphares ont été installés dans les bassins, ainsi que des fontaines, cascades et jets d’eau : tous ont une fonction, ils épurent les eaux usées. Une biodiversité sauvage est revenue, les paysages ont changé. Les habitants prennent spontanément moins leur voiture. À l’école, les enfants comptent les insectes et les oiseaux en collaboration avec une Université de recherche. (...) Avec la relocalisation des petits commerces, les euros circulent désormais dans la région. (...) Grâce à des plateformes de crowdfunding ou des systèmes d'acquisition de parts sociales, l’esprit coopératif s’est développé. Les citoyens ont notamment investi dans des flottes de véhicules partagés. D’ailleurs, on ne possède plus nos équipements, on en possède l’usage... ».
Parmi cette liste d'initiatives, la plupart existent déjà. En région Occitanie, plus de 2600 jardins sont par exemple mobilisés dans le programme de
comptage des populations d’oiseaux par les particuliers. Le comptage des animaux permet le suivi de l’évolution des populations, ainsi que la mise en place de programmes de reproduction, comme celui mis en place en faveur du retour des vautours fauves dans les Pyrénées, dont la population a augmenté de 51 % depuis 2012.

 

Si Isabelle Delannoy a créé ce récit futuriste, c’est pour montrer le point commun entre ces pratiques régénératrices : toutes sont basées sur la diversité et les interactions. « Nous avons là une économie complète qui est apparue et qui s’appuie sur la symbiose, c’est-à-dire le mécanisme le plus puissant du vivant ».

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